Sous le vieux marronnier
Il s'en est raconté des histoires, sous le vieux marronnier, à la sortie du village, en direction du Creux d’Alouette et Clerval. Beaucoup d’entre nous se souviennent encore y avoir vu certains de nos anciens, assis sous son ombre fraîche, comme à leur place, comme s’ils avaient toujours été là.
L’un était installé sur un tronc à fendre les bûches, un autre sur le siège en ferraille d’une vieille faucheuse, les autres sur un banc un peu usé par les années. Il y avait là Paul, Louis, Marcel, Robert… et bien d’autres encore, dont les voix semblent parfois résonner encore quand on passe par là.
Il faut dire que ce lieu de rassemblement venait d’un autre temps, d’une époque où, pour communiquer, il n’y avait guère que la cabine téléphonique pour presque tout le village. Alors on se retrouvait là, naturellement.
Lui aussi avait vu la très vieille maison de ferme, celle où justement était installée la cabine téléphonique depuis l’arrivée du téléphone au village. Cette maison, située de l’autre côté de la route, en face du marronnier, avait été démolie quelques années plus tôt. C’étaient les habitants de cette maison qui l’avaient planté, alors qu’il n’était qu’un rameau.
Le vieux marronnier a vu défiler et palabrer bien des anciens, il les a vus rire, discuter, se chamailler parfois… vivre, tout simplement.
On critiquait tout ! Les lois, les hommes politiques, les gens, les jeunes… tout, en général. Enfin, comme aujourd’hui. Mais ce n’était jamais bien méchant. C’était leur manière d’être ensemble, de ne pas se sentir seuls, de faire passer le temps.
Et le temps, justement, semblait s’écouler autrement sous ses branches. Les heures de leurs longues journées glissaient plus doucement, presque apaisées, sous l’ombre épaisse et fraîche du vieux marronnier. Comme si cet arbre, témoin silencieux de tant d’années, gardait en lui un peu de leurs vies, de leurs paroles, de leur présence.
Aujourd’hui encore, il suffit de s’en approcher pour avoir l’impression qu’ils ne sont jamais tout à fait partis.
Mais voilà… le pauvre marronnier, planté trop près de la route qui traverse le village, avec ses branches basses trop penchées sur la chaussée, doit aujourd’hui être amputé de celles-ci. Il faut bien permettre la construction d’une chicane, destinée à faire ralentir les véhicules et leurs conducteurs trop pressés, dangereux et inconscients.
C’est sans doute nécessaire… mais le voir ainsi raccourci, changé, fait bien comprendre que les choses ne reviennent pas en arrière. Ce qui a été vécu là reste, mais autrement.
Et même si plus personne ne s’y assoit comme avant, il suffit de passer à côté pour savoir que, là, il s’est passé quelque chose.






















